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LA
MACHINERIE FELLINIENNE
E la nave va , Federico Fellini
1983
Par Sylvie SIBRA, UTM France - Septembre/Octobre 2004 |
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Les voies du
silence sont au commencement. Ceux d’en bas,
les machinistes de la salle des chaudiéres,
ce sont eux qui font avancer le navire. Vivant dans
les entrailles de la bête, ils sont l’incarnation
du monde fellinien dont le pôle se clôt
au studio 5 de Cinecittà. Ce point d’origine,
si bas en soi, est en réalité au sommet
de la création duquel l’oeuvre rayonne
et se construit. Par conséquent une fois le
film terminé, nous sommes bien en peine de
dire où fut le souffle initial. Invisible,
caché, cette cosmologie à l’espace
sacré et profane à la fois assigne et
fixe le site à un ombilic, à un pivot:
Federico Fellini.
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Nous
effleurons toute une vie, comparable à celle des reflets
dans les miroirs, des pensées dans les yeux. Rêveries
et méditations circulent et s’enchevétrent
en longs remous intermittents. Ils sont exprimés avec
tant de sincérité et de force que notre âme
conserve le reflet de toutes ces images qui sont passées
devant elle. Tel un enchantement de la réalité,
Fellini confectionne piéce par piéce un univers
taillé à la mesure de ses souvenirs et de ses
rêves. Il ne démontre pas, il montre seulement
des destins dans la brutalité de leur expression. C’est
par le biais de la construction qu’il nous dévoile
une réalité et une irréalité de
l’effort convoqué dans la fiction au sein d’un
rituel scénique. La machinerie fellinienne est une
réunification multipolarisée qui s’harmonise
sur un seul territoire, celui de la création. Vue comme
une composante mystérieuse et énigmatique, le
réalisateur lie les choses dans sa liberté d’interprétation.
Mystique, il échaffaude ses émotions à
l’image d’un songe. Au bout du conte...Federico
Fellini retrace à la maniére d’un peintre
sa propension à l’affabulation et au paradoxe
à la fois magique et réaliste dans l’impondérable
mystére de la création cinématographique.
La machinerie
fellinienne semble être elle-même imprégnée
de l’intention onirique de son auteur. Ses rêves
sont matérialisés par le biais d’une structure
solide perçue comme une armature, une composition picturale
mettant en place un dispositif adéquat à la
fabrication. Les parties d’un tout sont agencées
à l’image d’une composition musicale qui
renvoie à Prova d’orchestra (1978).
Tout un mécanisme organique et méthodique se
forme pour interpréter, pour faire figurer l’infigurable
dans un tout articulé et rythmé. Une mobilisation
gigantesque des moyens est mis en oeuvre soumis à la
direction orchestrale du créateur muni de son mégaphone.
Cette cadence s’exprime dans le dévoilement du
studio en action dans une séquence finale du film E
la nave va (1983). Où machinistes, acteurs et
actrices, et le réalisateur lui même s’animent
dans un même paysage scénographique.
Fellini exhume
de son inspiration une série de créatures qu’il
matérialise sur le papier. Nous descendons au sein
de l’aréne de l’esquisse colorée.
Jean Dubuffet écrit La pensée de l’homme
se transporte, elle prend corps. Elle se fait sable, huile.
Elle se fait spatule, grattoir. Elle devient la pensée
de l’huile ou du grattoir1.
Pour Federico Fellini, elle se fait dessins, gribouillages,
crayons, couleurs, papiers, puis matériaux cinématographiques.
Il parvient au coeur du film par le dessin. Il le dit lui-même:
C’est une manière pour moi de commencer à
regarder le film dans les yeux2.
Fellini a commencé par être spectateur avant
de venir à Rome pour finir metteur en scène.
Il est passé du rôle de lecteur d’hebdomadaires
humoristiques à celui de dessinateur-caricaturiste
et collaborateur de ces mêmes journaux comme le 420
à Florence, le Marc’Aurélio ou
le Piccoli à Rome. La continuité, entre
un Fellini dessinateur-humoriste et un Fellini cinéaste,
est incarnée par le personnage de Giuletta Masina.
Elle traduit un champ poétique qui enveloppe la schématisation
figurative des dessins humoristiques qui s’étendent
au monde du cirque: La Strada (1954). Et ce n’est
pas un hasard si le monde de Giuletta degli spiriti
(1965) a comme référence figurative et chromatique
les dessins en couleur du Corriere dei Piccoli. Les
dessins correspondent à une visualisation précinématographique
par leur spontanéité. La force de l’image
dans les films de Fellini prend sa source dans l’agressivité
du graphisme journalistique. Ce ne sont pas des études
de croquis académiques d’une durée de
deux heures mais des ébauches graphiques prises sur
le fait de l’instant de la vision. Cette stylisation
individuelle a permis à Fellini de garder la forme
d’une communication populaire même lorsque son
langage est devenu plus sophistiqué, moins intellectualisé
comme dans Otto e mezzo (1963). A l’intellectuel
s’oppose une connaissance spirituelle, magique et un
contexte religieux, mystique. Un climat qui s’est déclaré
lors de sa recherche sur les mystères de l’univers,
mais surtout par son attrait pour les caractéristiques
du spectaculaire qui le conduit à un graphisme visionnaire.
Fellini
essaie de représenter dans son expression graphique
l’impression de ses visions. Il tente de rompre une
des limites que lui impose la nature. Quand il représente,
il lutte contre l’impossibilité d’échapper
à la fuite du temps. Il tente d’abolir sans cesse
ce que nous sommes. Il se confie à une matière
plus stable et plus durable que la mémoire. Tout d’abord
par le dessin comme amorce, puis il s’adresse au film
lui-même. Il avoue: En les livrant au public, mes
souvenirs, je les ai effacés, et au surplus je ne sais
plus distinguer ce qui a eu lieu pour de bon et ce que j’ai
inventé. Au souvenir vrai se superpose le souvenir
des toiles de fond, de la mer en plastique, et les personnages
de mon adolescence à Rimini qui sont comme repoussés
à grands coups de coude par les comédiens et
les figurants qui les ont représentés dans les
reconstructions scénographiques de mes films3.
Cet entre-deux se situe à mi-chemin du matériau
et de la manifestation par le processus.
Paul Klee affirme comme principe que l’art ne reproduit
pas le visible, il rend visible. Les moyens élémentaires
à la disposition du réalisateur (ligne, clair-obscur,
couleur) ne servent pas à reproduire et à imiter
de prétendus phénomènes optiques. Ils
ont acquis une indépendance dans le domaine de la création
et ils amènent à l’évidence des
contenus secrets et poétiques au-delà du visuel
qui permettent à Fellini d’exprimer au mieux
son univers onirique. Dans un texte intitulé Confession
créatrice, Paul Klee compare l’évolution
du dessin à un Voyage au pays de la meilleure connaissance
qu’il met en relation avec une carte topographique:
A partir du point mort, projection du premier acte de
mobilité (ligne). Après quelques instants d’arrêts
pour reprendre souffle (ligne interrompue ou, en cas d’arrêts
répétés, ligne brisée articulée),
coup d’oeil rétrospectif sur la distance parcourue
(contre-mouvement). Appréciation mentale du chemin
parcouru et de celui qu’il faut parcourir (faisceau
de lignes). Un fleuve nous barre le chemin, nous utilisons
un bateau (ondulation). En amont, il y aurait eu un pont (série
d’arcs). De l’autre coté, nous rencontrons
quelqu’un qui, animé des mêmes sentiments
que nous, recherche également le pays de la meilleure
connaissance.Tout d’abord union, créée
par la joie de cette rencontre (convergence), puis apparition
progressive des divergences (tracé autonome de chacune
des deux lignes). Des deux cotés, une certaine émotion
(expression, dynamique et psyché). Nous traversons
un champ labouré (surface striée de lignes),
puis une forêt épaisse se dresse devant nous.
L’autre s’égare, cherche son chemin et
il lui arrive même à un moment de décrire
le mouvement classique du chien qui court. Moi aussi, j’ai
perdu mon assurance;une nouvelle contrée parcourue
de rivières et noyée dans le brouillard (élément
spatial). Mais bientôt, tout s’éclaircit.
Des vanniers rentrent chez eux avec leurs charrettes (la roue).
Un enfant aux boucles amusantes (mouvement de spirale) les
accompagne. Plus tard, le temps s’alourdit et la nuit
tombe (élément spatial). Un éclair à
l’horizon (ligne en zigzag). Au-dessus de nos têtes,
les étoiles sont toujours présentes (semis de
points). Bientôt nous atteignons notre premier refuge.
Avant de nous endormir, de nombreux événements
resurgissent dans notre mémoire car ce petit voyage
est riche d’impressions4.
Le film prend ainsi toute sa puissance. Le journal graphique
remplace souvent un scénario exhaustif. En
général, les dessins que Fellini produit n’ont
qu’une raison fonctionnelle et ils sont liés
à son processus de travail de metteur en scène.
Les dessins ne sont jamais inspirés de scènes
déjà tournées. Si le scénario
représente la phase littéraire et verbale du
film, les dessins peuvent être l’expression même
de l’idée générale du film ou/et
de la recherche dans la justesse de l’expression désirée
formelle ou même d’un sentiment perçu.
Ils deviennent des poteaux indicateurs qui servent ensuite
à orienter ses collaborateurs comme les décorateurs
de scènes, les costumiers, les maquilleurs. C’est
un travail de clarification figurative de l’esprit afin
de matérialiser ses rêves. Pour Fellini, le dessin
est Un instrument, un moyen, un anneau dans la chaîne
par laquelle la fantaisie et l’imagination sont unies
dans un résultat cinématographique.(...) C’est
l’habitude professionnelle de donner immédiatement
une matérialisation visuelle à une émotion;
C’est la matérialisation d’une image qui
passe, ou d’une idée qui me travaille5.
Pour poursuivre la matérialisation de ses visions graphiques,
Fellini a besoin de ses collaborateurs. L’ensemble
de l’équipe est une grande famille vouée
à la matérialisation de l’oeuvre. La machinerie
Fellinienne apparaît comme un gigantesque chapiteau
de cirque, une organisation spectaculaire qui s’apparente
à la féerie de Monsieur Méliès.
La machinerie fellinienne nécessite une équipe
d’un millier de personnes, souvent d’une centaine
de comédiens et de figurants cohabitant durant plusieurs
mois de tournage. Linda Polan, l’une des cantatrices
du film E la nave va, témoigne: Cela a
été une expérience extraordinaire, comme
de vivre dans un zoo, un zoo heureux6.
Les films de Federico Fellini sont très coûteux
et notamment E la Nave va. Le cinéaste se
met au travail toujours sous la pression de la production
après la signature d’un contrat qu’il s’oblige
à reconnaître comme un ennemi pour pouvoir avancer
et le forcer à se mettre au travail. Cette obligation
est un stimulus, le secret en partie de sa créativité.
L’incubation d’un film peut prendre deux à
trois ans selon les contextes, les contraintes et les limites.
Il faut savoir qu’en Italie à cette époque
là, un projet de cette ampleur n’est plus possible
sans la participation de la télévision. Ce contexte
peut être entrevu comme une ironie du sort puisque Fellini
réalise deux ans plus tard Ginger e Fred (1985),
sorte de parodie télévisuelle. Grace à
des partenariats entre producteurs, Fellini peut retrouver
le Studio 5 de Cinecittà.
Dans les
grandes lignes, son équipe se constitue de vieux
fidèles qu’il a l’habitude de régenter,
attentif aux plus infimes détails. A titre d’exemple,
pour le film E la nave va, Dante Ferreti, aux décors,
a la lourde tâche de reconstituer le navire. Huit
plateaux de Cinecittà seront mobilisés pour
un total d’une quarantaine de décors différents.
Le grand plateau du navire de la machinerie fellinienne
est animé par un système de vérins
hydrauliques afin de donner l’illusion d’un
véritable tangage à la manière d’un
navire réel à cinq mètres du sol et
de supporter 170 tonnes de matériel et 250 personnes.
Giuseppe Rotunno est un complice de longue date de Fellini.
Leur première collaboration date de Satyricon
(1969). Son rôle est de trouver les lumières
et les couleurs du film où le travail chromatique
est au première plan. Ruggiero Mastroianni, frère
de l’alter égo de Fellini, Marcello, il travaille
au montage depuis Giulietta degli spiriti. A l’élaboration
de ce projet, il manque le cher et fidèle ami de
Fellini, le compositeur Nino Rota décédé
en 1979 après la sortie de Prova d’orchestra
dans lequel il livra sa dernière partition.
Nino Rota travaillait avec Fellini depuis le Sceicco
bianco (1952). Gianfranco Plenizio le remplace. Il
marque de son empreinte le film en assurant lui-même
les parties de piano de la bande sonore. Pour le casting,
Fellini choisit un certain nombre d’acteurs étrangers
et souvent anonymes afin d’accroître l’aspect
cosmopolite de la croisière et de limiter avec le
spectateur un rapport de complicité ou de familiarité.
Les costumes sont réalisés par Maurizio Millenotti.
L’organisation de l’ensemble des partcipants
est confiée au régisseur général
Pietro Notarianni.Tout comme Cézanne qui se réfugie
dans son atelier à l’Estaque, Fellini lui se
recueille à Cinecittà. Sorte de matrice à
l’image de l’immense soute de la salle des machines
du Gloria N qui dans l’ombre oeuvre l’ensemble
vers sa destinée. Le travail en studio permet à
Fellini de donner libre cours à son imagination par
une création magique parce que libérée
de toutes les entraves ou contraintes du réalisme.
Le studio de Cinecittà est son laboratoire d’expérimentation
et d’invention. Un lieu privilégié imprégné
de l’essence même du créateur. Le site
va lui permettre, en toute intimité, de mettre en
oeuvre tous les outils qui lui sont nécessaires et
de dévoiler l’oeuvre en train de se faire.
La mer de plastique agitée par des ventilateurs et
des roulis mécaniques à fonctionnement manuel,
le soleil en carton peint dans un ciel de toile de lin ou
de coton, sont des moments d’accomplissement artistique
où le trompe-l’oeil est plus convaincant que
la plus saisissante image documentaire, parce que cette
mer, ce soleil portent en eux l’empreinte fellinienne.
C’est un enchaînement d’une rare qualité
poétique, plastique et cinématographique -
une harmonie - une osmose.
Qu’est
ce qu’un décor quand nous sommes face à
un réalisateur comme Federico Fellini? Il est si
soucieux et si exigeant du point de vue du décor
qu’il traite autant l’intérieur que l’extérieur
en studio. Le décor comme tous les autres éléments
constitutifs de la structure doivent se soumettre aux désirs
créatifs du réalisateur. Fellini détient
les pleins pouvoirs de ses réalisations. Le travail
en studio lui permet de décalquer son imagination
à un détail près, de réaliser
ses trucages tout comme dans une boite à images.
Le décor réel va à l’encontre
de sa conception du décor parce qu’il est obligé
de se soumettre à lui, même s’il l’a
choisi. Les aléas climatiques, la durée du
tournage, les imprévus de la réalité
du lieu, l’histoire même du site le contraignent
et le contrarient par trop d’identité, de personnalité.
Il est à l’opposé du Néo-réalisme
et de la Nouvelle Vague qui comme l’écrit François
Truffaut, il faut partir duprincipe que toute contrainte
acceptée entraîne la sécheresse et la
fadeur tandis que si l’on situe ce que l’on
tourne, le public l’aimera probablement7.
Pour Fellini, ce n’est ni une question de contrainte
puisqu’en studio elles se multiplient et ni une question
de se faire aimer du public. C’est une question de
création pure. L’art est, pour lui, quelques
chose qui, confusément, rappelle, ou essaie de rappeler,
ou de faire imaginer. Le cinéma peut aussi exprimer
quelques chose qui n’est pas seulement une
photographie d’une certaine réalité,
qu’il n’était pas seulement concevable
de façon néo-réaliste mais aussi de
façon vériste, authentique, que le cinéma,
comme Kurosawa ou Buñuel avaient déjà
tenté de le faire, pouvait vraiment raconter des
réalités intérieures. Des réalités
plus subtiles. Le cinéma peut réussir à
regarder en transparence la réalité et à
en montrer d’autres8.
Il raconte des rêves. Il essaye de les exorsiser,
de les fixer dans et comme une réalité. Le
studio est son subconscient, sa mémoire. Nous avons
l’impression que Fellini travaille comme un peintre.
Il prend un studio vide comme le peintre prend une toile
blanche et ils se mettent au travail. A la seule différence
que les peintres peuvent peindre tous les jours de leur
vie.(...) Ils s’identifient de façon authentique
avec leur moyen d’expression artistique9.
Avec la
participation de nombreux ingénieurs et techniciens,
la machinerie fellinienne peut demandé dix mois de
préparation nécessaire pour mettre au point
un système d’oscillation pour le tangage du
navire de E la nave va. Reliées à
un mécanisme fonctionnant par un système hydraulique,
six plates-formes ont tour à tour supporté
le poids du matériel et du personnel. Le bateau a
été entièrement reconstitué
par tranches: la salle des machines, les cuisines, le salon,
la bibliothèque, les coursives, le pont, les cabines.
Esquissés par Fellini, les décors ont été
réalisés, sous la direction de Dante Ferreti,
dans les ateliers de Cinecittà. Chaque personnage
a sa cabine parfaitement décorée. Pour l’élaboration
des trucages, un laboratoire a été installé
en permanence. La mer a été rendue à
l’aide de quelques machinistes et de puissants ventilateurs
par de larges feuilles de plastique, préalablement
plissées et éclairées à contre
jour, de la même façon que des draps suspendus
qui sèchent au soleil. De petites vagues prennent
forme s’allongeant vers l’horizon. Alors que
dans La città delle donne (1980), la mer
a été rendue par une disposition irrégulière
d’une série de rouleaux revêtus de feuilles
de plastique transparent. Les rouleaux sont retournés
comme un système de broche. Les feuilles de plastique
se soulèvent par endroits, donnant une impression
de mer en mouvement. Pour le soleil et la lune de simples
ronds de cartons peints ont fait l’affaire. Le ciel
est une toile peinte. E la nave va a été
tourné en couleurs Technicolor, puis soumis à
un procédé de décoloration pour certaines
séquences, de façon à aboutir à
la couleur sépia et au noir et blanc. Pour les rayures
donnant l’apparence de vieux films, il intervient
par des stries verticaux marquant le support de la pellicule
soucieux de refleter la mauvaise qualité visuelle
de l’époque.
Fellini
rend hommage aux origines du cinéma. La facticité
du décor et la théatralisation de la mise
en scène soulignent davantage encore l’immobilisme
macabre des personnages. Cette volonté dans le dispositif
de faire statuer les éléments du décor
rappelle le théâtre de Robert Houdin à
Paris racheté par le maître de la féerie,
George Méliès, qui selon les mots d’Edgar
Morin est le prestidigitateur qui mit le cinématographe
dans un chapeau pour en faire sortir le cinéma10.
Fellini invente un monde artificiel, à la fois fantastique
et fantaisiste qui parle de la réalité alors
que Méliès tourne le dos à cette même
réalité. Quand Fellini dévoile au spectateur
le plateau de tournage en fin de film, il rend hommage à
la technique et à l’imagination de Méliès
en faisant apparaître tel un magicien la reconstitution
scénographique et cinématographique en mise
en abyme. Les spectateurs voient l’action à
travers le film dans le film. Le dédoublement du
regard est ludique. Le réalisateur nous soumet la
vision de sa propre caméra en mouvement-travelling
du studio de Cinecittà. Elle est censée avoir
filmé l’ensemble, tout en nous dévoilant
le système de pivot hydraulique qui lui a permis
d’imprimer au décor du navire les mouvements
de roulis et de tangages. Le regard sur le spectacle de
la machinerie, fusionnant de mille feux, s’est transformé
en un spectacle du regard, source engendrée par ce
double jeu de miroirs qui constitue l’essence même
du cinéma. Non pas comme une reproduction du réel
destinée à créer traditionnellement
l’impression de réalité, mais comme
une mise en oeuvre de l’imaginaire en tant que genèse
de toute réalité filmique. L’originalité
de l’oeuvre réside dans une dialectique du
regard.
Si les
personnages de Fellini se fondent harmonieusement dans l’image,
c’est par l’intérêt que chacun
porte au rôle qu’il interprète. Sa rigueur,
son souci de prégnance est précis dans la
mémoire du réalisateur, et transcrit dans
ses dessins. Lorsqu’on pose la question à Fellini
Est-ce que vous avez un processus disons fellinien,
qui consiste à transformer une personne réelle
en un personnage de film?. Il répond: ça,
c’est mon travail. Je n’ai pas un système
particulier auquel je suis fidèle. Je suis fidèle
à la disponibilité: me mettre au service des
fantaisies que je dois matérialiser. Je ne commets
jamais l’erreur d’adapter l’acteur au
personnage - j’adapte le personnage au caractère.
C’est pourquoi tout film est différent d’un
autre, et chaque moments est complètement différent
des autres moments. Ainsi, je n’ai pas de système:
je ne pourrai pas faire école. Mon “maître
d’oeuvre” est la disponibilité, l’ouverture.
Je crois qu’un artiste est un médium, en un
certain sens, il est seulement un esprit, des nerfs, un
corps, des mains, c’est un simulacre destiné
à être habité par un type de rêve,
de fantaisie, par une idée, par un sentiment, qui
deviennent ensuite des personnages, des situations, une
histoire. L’artiste doit seulement réussir
à matérialiser cette dernière, grâce
à son expérience d’artisan. Il est médium-artisan11.
Une des stratégies de Fellini, racontée par
Marcello Mastroianni12,
est de connaitre tous les prénoms et surtout ceux
des figurants afin qu’ils se sentent importants lorsque
le réalisateur les dirige. Ainsi ils exécutent
les volontés du réalisateur avec conviction.
Pour Fellini
les personnages doivent exprimer immédiatement toute
l’histoire qu’ils portent en eux. Ils lui donnent
la possibilité de s’exprimer au niveau de l’expression
même. Considérés comme des masques,
ces visages doivent dés leur première apparition
éveiller la curiosité du spectateur sur ce
qui va leur arriver. Fellini construit ses personnages en
fonction du caractère des acteurs dont il dispose.
Certains visages lui donnent l’envie de développer
le rôle chaque jour un peu plus, et cela jusqu’à
modifier le déroulement du récit. C’est
le cas de Pina Bausch: loin de pouvoir faire preuve de ses
talents de danseuse, celle-ci joue une aveugle pleine de
charme et d’esprit qui ne se déplace qu’à
l’aide d’une canne par tatonnement dans le film
E la nave va. Les comédiens peuvent être
choisis sur photographie. La psycho-morphologie du visage
et du corps l’interessent seulement. Dans d’autres
films, Fellini a fait souligner, par le maquillage, les
caractéristiques des visages en insistant parfois
sur leurs défauts. Il peut demander parfois à
son maquilleur des interventions très discrètes,
juste ce qu’il faut pour les besoins de l’éclairage
comme trés complexes. Les comédiens gardent
leur visage de tous les jours pour jouer dans une autre
réalité. Trés peu d’acteurs et
d’actrices connus apparaissent dans ses oeuvres pour
deux raisons: la première est de montrer au public
des visages qui ne lui sont pas familiers pour donner une
plus grande vraisemblance, et de donner ainsi l’impression
que ces visages inconnus ne seront plus rencontrés
par le spectateur. La deuxième raison est que les
acteurs interprètent des personnages de leur propre
nationalité. Cette galerie de portraits vivants rappelle
trois films. Le premier, Les monstres de Dino Risi,
qui est un film composé de dix neuf sketches d’humour
noir italien qui évoque la férocité
du genre humain; le deuxième Les complexés
du même auteur; et le troisième est Freaks
de Tod Browing dont le réalisateur porte un intérêt
particulier pour le bizarre et le cirque. Dans le film E
la nave va, les personnages sont sans vie dans un monde
en trompe l’oeil. Leurs comportements sont dérisoires,
parfois grotesques et à la fois burlesques. Ils sont
pathétiques car leurs apparences ne reflètent
plus que les ombres d’eux-mêmes. Ils ont la
peau livide, le teint blafard accentué par un maquillage
naturel qui les renvoie à eux mêmes. Par le
fard, les formes des coupes et les couleurs ternes des costumes,
ils semblent fuir la réalité et tenter d’échapper
à une mort prochaine. Même dans la manière
de se mouvoir dans l’espace, leur déplacement
nonchalant à la limite de voler sans articuler leurs
membres comme un ralenti de l’image renvoie à
un reflet d’apparition fantomatique de l’ordre
du souvenir. Cette réactivation d’un temps
à jamais révolu est aussi nourrie par le fait
que les personnages circulent de manière dramatique
semblable à d’authentiques mises en scène
d’opéra devant des décors peints.
Pour Federico
Fellini, le cinéma est l’une des formes d’expression
artistique qui, plus que les autres, parait se confondre
avec la vie. Il exige une exactitude dans la respiration,
dans les gestes et les attitudes. L’acteur anglo-saxon
Donald Sutherland en est un témoin direct lors du
tournage de Il Casanova di Fellini (1976). Fellini
est arrivé à le métamorphoser avec
exactitude. Par un tour de magie, il a rasé cinq
centimètres de cheveux pour élargir son front.
Il a remonté ses sourcils de deux centimètres
pour l’harmonie faciale. Il a rajouté du volume
sur le nez et rallongé le menton: une marionnette.
C’est réellement le Casanova de Fellini que
lui même avait inscrit ou dessiné sur le papier.
Fellini veut tout maîtriser, tout soumettre à
son oeil créateur. Il veut habiter tous les éléments
constitutifs de sa vision. “Le peintre apporte
son corps, dit Valery. Et, en effet, on ne voit pas comment
un Esprit pourrait peindre. C’est en prêtant
son corps au monde que le peintre change le monde en peinture.
Pour comprendre ces transsubstantiations, il faut retrouver
le corps opérant et actuel, celui qui n’est
pas un morceau d’espace, un faisceau de fonctions,
qui est un entrelacs de vision et de mouvement”13.
Tous les éléments du dispositif sont artificiels
à l’exception des personnages analogues aux
sculptures d’Alberto Giacometti. L’illusion
lui permet de projeter avec exactitude son imaginaire, sa
créativité. Le contrôle de la création
en studio l’autorise à échafauder concrètement
un réalisme total des émotions et des sentiments.
Fellini joue, oscille dans la pleine ambiguïté
du vrai et du faux. Le bateau est faux mais le mouvement
de tangage est vrai. C’est une parabole importante
de l’esthétique fellinienne. Il restitue un
mouvement véritable dans un monde d’artifice.
Les personnages sont réels mais entièrement
manipulés, métamorphosés, contrôlés
par la patte de Fellini. Il modèle les objets, les
personnages, à sa manière particuliére.
Nous pouvons les comparer à des marionnettes dont
le cinéaste tire les ficelles. Si les costumes conditionnent
le mouvement des danseurs dans le ballet triadique
de Oscar Schlemmer, ici, le costume est Fellini. Ce microcosme
est une galerie de portraits propre à Fellini, une
vitrine dans laquelle on les aurait exposés. La main
et l’esprit sont les éléments que Fellini
met en scène pour parler de poiétique. Le
cinéaste fait une “éloge de la main”14
et de l’énergie créatrice en travaillant
par tâtonnements successifs, genre de continuum sur
le mystère de la création.
Deux espaces
subsistent parallèlement l’un à l’autre:
l’espace réel de la mise en scène, les
plateaux, toute la machine cinématographique et l’espace
de représentation délimité dans le
photogramme. Le premier est éphémère,
il n’existe que le temps du tournage. Le second est
l’empreinte, le témoin de cette existence par
la conservation et les techniques de reproduction. L’image
oeuvre sur une recherche perpétuelle d’un équilibre
sensoriel qui par l’esthétique de ce visuel,
permet au cinéaste de développer ses recherches
sur la mémoire, le destin et la création.
Il joue entre les deux pôles du matériel et
de l’immatériel. Au cinéma, nous touchons
avec les yeux. La démarche s’apparente à
celle des alchimistes. L’idée de Fellini est
de transmuter la matière par le processus de l’imprégnation
qui en fin de compte laisse se faire le travail de l’empreinte
dans une constante intangibilité sensorielle. La
pesanteur de la matière permet d’ancrer l’oeuvre.
Fellini modèle la pesanteur psychique et subjective
à travers l’aspect physique des objets, des
personnages, du décor, de tous les matériaux
mis en oeuvre pendant toute la durée du film. Il
étend un filet tressé, une trame entrelacée
qu’il manie au montage et au mixage. Il tisse l’ensemble
de ses opérateurs de manière cohérente
et harmonieuse afin que le tout fonctionne dans un principe
d’ordre et de réalisme. Il fragmente l’action.
Et s’il favorise un dispositif de tournage en studio,
c’est pour la bonne raison que l’utilisation
des plateaux sur vérins permette une multiplication
maximale des points de vue et simplifie la captation simultanée
de l’action par plusieurs caméras. Le fragment
est une incitation et une excitation visuelle à l’image,
tel un trou de serrure qui tend à stimuler l’imagination
et la représentation en se laissant imprégner
de l’intimité perçue.
Le montage
est une opération à la fois artisanale et
créatrice qui consiste à sélectionner,
ordonner, organiser, minuter les images et toutes les composantes
de la partition sonore en une synthèse unique. Le
montage donne au film son rythme. Il est le coeur même
de la poïétique cinématographique. Il
est synergie. Le rythme est un moyen d’interpréter
l’histoire du cinéma. Dans le film E la
nave va, Fellini montre les différents mécanismes
visuels du cinéma. Le cinéma muet en amorce
du film s’annonce par des intertitres style Art Déco
soutenu par les mouvements d’hésitation de
la caméra, des plans fixes, des retours de caméra
en travelling fixe de gauche à droite et de droite
à gauche, et par le manque d’assurance dans
l’établissement des plans. Les plans de longue
durée sont rares et sont donnés en majeure
partie par les plans de la caméra fictive du reportage
d’Orlando. Les mouvements de caméra sont peu
fréquents. Il s’agit le plus souvent de travellings
d’accompagnement, par exemple dans l’intimité
des cabines séquence sept, et de déplacements
permettant de filmer successivement les participants aux
scènes de groupes, choeurs, dispersion des cendres.
Au final, des zooms avant recadrent le visage de Dorotéa
et Mirko sur le point de monter dans la chaloupe. Ce mouvement
relève du cliché amoureux et confère
à cette scène une touche puérile et
fade. La reprise au ralenti sous trois angles différents
du geste du jeune Serbe lançant la bombe, a un effet
plus pervers. La scène de l’acte terroriste
est réitérée comme dans un ralenti
sportif qui permet à Fellini de déstabiliser
le spectateur. A l’exception de ces deux ruptures,
l’ensemble est fluide et clair. Les passages d’une
séquence à l’autre sont précis
sauf le fondu enchaîné qui précède
l’arrivée du Gloria N au large d’Erimo
et celui de la fin. Une fermeture en iris cloture l’ensemble.
La stratégie du montage est paradoxale et commune
à l’homme à la caméra
de Dziga Vertov. Fellini travaille un vrai-faux film documentaire
en cours d’élaboration. La séquence
du plateau dévoilé démontre les rouages
du métier. Ce plan de deux minutes environ est un
raccord d’image dans l’image, une autopsie d’un
cinéma dans le cinéma. Les bandes visuelles
et sonores se balancent entre le film de fiction et le documentaire.
Le dispositif formel est pour beaucoup dans les effets de
distanciation qui conduisent le spectateur à s’interroger
sur le point de vue à adopter. Lorsque la caméra
in (opérateur de Orlando) traite la scène
du déjeuner du début du film en reportage,
les personnages se dérobent à son regard ou
en jouent avec prétention. Alors que la caméra
off (opérateur de Fellini), plus impersonnelle
et omnisciente, traite les plans de la table du Grand-Duc
comme une réelle fiction. Peu à peu, le point
de vue du reporter disparaît et s’absente jusqu’au
monologue ultime de Orlando. La scène ne peut pas
être filmée par son opérateur sur le
pont puisque le navire a coulé. La caméra
off et in fusionnent par intermittence.
La caméra off filme en tant que reporter.
Elle filme d’ailleurs la caméra in
comme c’est le cas lors de la première séquence
sur le quai ainsi que la dernière, au naufrage, où
elle se fixe sur le cameraman filmant sa dernière
bobine. Ce jonglage entre les prises de vue et les voix
in et off dans le montage, est un enchâssement
complexe permettant aussi à Fellini de s’exprimer
sur l’art et le cinéma.
Par le
mouvement, Fellini parle du cinéma. Il reprend des
éléments visuels de la mémoire du cinéma.
Les lignes et les points blancs rajoutés en surimpression
et les sautes d’image imitent l’usure des vieilles
copies de film muet. L’aspect saccadé rappelle
les films muets tournés à dix huit images
seconde et projetés à vingt-quatre images
seconde. Le cliquetis du projecteur signale l’absence
de son synchrone. Le Comte Bassano par son allure accentue
le style du cinéma muet. Son indignation et son silence
dans son attitude peut faire penser à Roderich dans
la Chute de la maison Usher de Epstein. Le mouvement
expérimente à la manière du muet des
ralentis ou des accélérés en synchronisation
avec le rythme musical, comme en cuisine où le rythme
s’accélère par une succession de plans
rapides en adéquation avec la frénésie
burlesque des serveurs accompagnée du Casse noisette
de Tchaïkovski. La caméra surprend certaines
situations intimistes. Au deuxième acte, le rythme
se fragmente. Les passagers prennent le temps. A partir
de la troisième nuit, les choses ont commencé
à changer. Les corps se remettent en mouvement,
les situations s’enchaînent. Le style de la
narration change par le mouvement. Temporairement, Orlando,
hors cadre, raconte l’histoire au passé. Il
n’est plus le journaliste du direct, de l’événementiel.
Lors de la cérémonie, la mise en scène
construit une salle d’opéra. Le mouvement des
cendres et de la voix de la Diva s’opposent à
l’immobilité des personnages. Les seuls mouvements
sont le vent faisant flotter des pans de vêtements
et les cendres, et la voix qui affecte les auditeurs. Le
mouvement envahit l’écran et va contaminer
tous les éléments du récits, tout comme
le son et la couleur.
Un
autre aspect de la structure dans la mise à distance
réside dans le traitement du son. Fellini n’utilise
pas de sons en prise directe. Il préfère prendre
la liberté de travailler en post-synchronisation.
L’effet sonore est pour lui le moyen de souligner
l’image15.
Le dialogue est l’élément du film que
le cinéaste traite presque toujours en dernier. L’étape
essentielle de son travail est le visionnement de la copie
de travail avant le mixage. Après, seulement, il
engage l’enregistrement des dialogues. D’ou
parfois la sensation de décalage entre l’image
et le son qui règne dans E la nave va. Les
voix de cette polyphonie d’accents étrangers
due au cosmopolitisme des voyageurs lors de la séquence
de l’interview, respectent rarement les règles
de la synchronisation. Il est fréquent qu’à
l’écoute plusieurs personnages soient incarnés
par le même timbre, y compris dans les scènes
de chant comme les airs de la Ruffo Saltini et la soprano
Serbe qui sont chantés par la même artiste
lyrique, Elizabeth Norberg Schulz. La volonté de
distanciation la plus frappante est sans doute la maniére
de concevoir le traitement des éléments musicaux
de la bande sonore lors du mixage. Dans son essai Le
son au cinéma16,
Michel Chion souligne que Fellini aime à maintenir
un équivoque dans l’usage de “la musique
d’écran” ( celle d’un orchestre
visible à l’écran) et de “la musique
de fosse” ( celle de la fiction). Le cinéaste
joue sur les deux notions. Par exemple, la musique des morceaux
qui sont chantés à l’ouverture et au
dénouement. Le jeu sur la musique in et
off renforce la structure de distanciation de la
caméra in du reportage et off du
plateau.
Une premier
version de la musique du film a été enregistrée
en Dolby stéréo, puis abandonnée. Fellini
renonce par choix esthétique. Selon son ingénieur
du son, Fausto Ancillai, Fellini après avoir
fait un essai avec les premières bobines, a compris
que le son stéréophonique était en
contradiction avec son idée de base. Il voulait que
ce film ait le goût d’un film muet des années
dix, sonorisé dans les années trente. Et on
ne pouvait, précisément, avoir un son stéréo
sur un film de cette époque, avec la musique de l’orchestre
venant de gauche, de droite et de derrière (le spectateur)17.
Le film a été finalement enregistré
en Dolby mono. La musique agit dans le film comme une force
extatique qui met les individus hors d’eux-mêmes.
Elle émet une résonance particulière
tout comme les autres sons. Une résonance intérieure
qui dématérialise et éveille une
vibration profonde tout comme la couleur. Wassily Kandinsky
écrit Le son pur passe au premier plan et exerce
une pression directe sur l’âme. L’âme
en vient à une vibration sans objet encore plus complexe,
je dirai presque plus “surnaturelle” que l’émotion
ressentie par l’âme à l’audition
d’une cloche, d’une corde pincée, de
la chute d’une planche, etc.18.
Nous pouvons même évoquer une élévation
abstraite de l’émotion ébranlée
par le son que l’on remarque aussi dans le film La
voce della luna. La musique a la force d’étourdir
par un tourbillon de sentiments auquel on a du mal à
résister. Même les fausses notes volontaires
font partie intégrante de la structure dans l’adaptation
du phénomène de distanciation. Le spectateur
n’est pas là pour écouter un opéra
théâtralisé dans les règles de
la scène et de la musique, il regarde la vie telle
qu’elle peut être à travers l’expression
de la création. Le jeu des fausses notes est risqué
car l’Italie est le berceau de l’opéra.
L’opéra est profondément italien. Trop
entendu, Fellini pense qu’il a perdu sa force, sa
valeur symbolique. Les fausses notes sont là pour
réveiller, enchanter et manifester un renouveau d’enthousiasme
pour la création. L’opéra est le véhicule
de tous les ressorts d’une quête spirituelle
sur l’expression par son potentiel dramatique et lyrique.
L’idée musicale de Fellini a un sens celui
de s’aventurer de l’autre coté du miroir.
Le mixage
est une opération qui consiste à regrouper
sur une même bande toutes les composantes sonores
(dialogues, bruits, musique) et à donner à
chacune d’elles le volume adéquat. L’ensemble
sonore, pour ce même film, est enregistré en
fin de tournage puis mixé. Ce qui permet a Fellini
de jouer des sons de manière stratégique parfois
par un décalage non synchronisé. Toutefois,
Il apparaît un véritable travail de Gianfranco
Plénizio sur la réécriture de la musique
et de Andrea Zanzotto pour les paroles. Fellini a demandé
cette modification en fonction d’une exaltation psychologique.
La répartition des différents morceaux musicaux
renforce la structure générale du film en
cinq actes. Tous les personnages chantent sous la direction
d’un chef d’orchestre absent et sur la musique
d’un orchestre off. Le récital peut
être entrecoupé par des dialogues à
la manière d’un spectacle de music-hall italien.
Les sources de musique sont multiples: l’orchestre
de bord, piano bar, phonographe, ce dernier rappelle le
film sonorisé et le début du parlant. Le cinéma
qui sort de son mutisme originel avec le chanteur de
jazz d’Alan Crosland, qui inaugure le vitaphone.
La musique dans l’ensemble n’est pas seulement
un accompagnement mais reste toujours liée à
l’action, et même davantage lors de la scène
de la danse des Serbes qui se déroule sur le pont
dans la séquence vingt et une. L’arrivée
des réfugiés trouble l’espace par leur
intrusion. Une frontière se dresse entre les passagers.
Mais la magie de la musique adoucit les moeurs et congédie
toute limite. Elle réunit les personnages. Le son
est un moyen pour Fellini d’étendre son pouvoir
créatif comme lorsque le son du projecteur et son
cliquetis du défilement de la pellicule se substituent
au silence. Des sons synchrones viennent se mêler
à celui-ci. La sirène du Gloria N signale
que le film devient sonore. Le son se répand, se
musicalise. L’apparition des cendres de la cantatrice
est synchronisée avec l’apparition de la musique.
Nous passons de la musique au chant. Le son métamorphose
la forme du film. Cette expansion sonore s’achève
par le même son de sirène. La voix explore
ses aspects humains par le biais d’Orlando, du gallinacée
hypnotisé et du récital en soute. Un mouvement
ascendant des qualités de la voix s’épanouit
tout au long du film et s’étend jusqu’à
la pureté de celle-ci lors de la scène de
sépulture. Sorte d’éloge de l’appareil
phonatoire qui rappelle le cas Farinelli19.
On retrouve le travail du son et du mouvement dans la scène
de la fontaine de Trévi à Rome dans la Dolce
vità. A la disparition des bruits de l’eau,
Anita Ekberg s’immobilise comme si le silence sculptait
la femme pour l’intégrer dans la pierre. Le
travail minutieux de Fellini à travers le tournage,
le montage et le mixage, sur l’ensemble des opérateurs
est une recherche constante de l’harmonie, de moments
de pures émotions cinématographique, de vie.
Il n’impose pas une morale, il raconte une histoire.
Il ouvre les portes à la réflexion et à
l’imagination.
La machinerie
fellinienne est un monde d’arrangements. Un territoire
où les réseaux se fondent dans la multiplicité
du mécanisme d’élaboration. Fellini
traverse l’image pour la transfigurer intimement.
Il use des équivoques de la figurabilité.
Des indices visuels et sonores sont disséminés
pour subtilement déréaliser afin de montrer
que le réalisateur féconde l’image.
Il est l’énigme à résoudre. Il
apparait, alors, que le studio 5 de Cinecittà est
à l’image d’un lieu-réceptacle
du mystére créatif où l’invisible
agite le visible, où la lumiére vient habiter
le rêve.
Sylvie SIBRA, UTM France-
Septembre/Octobre 2004
________________________
1.
Florence de Meredieu Histoire matérielle &
immatérielle de l’art moderne Bordas Culture,1994.
2.
Fedérico Fellini Faire un film, Point-Virgule,
Edition du Seuil, 1996, p 123.
3.
Fellini par Fellini Champs Contre-Champs, Flammarion,
1984, p 37.
4.
Christian Geelhaar Klee, dessins Chêne, 1975,
p 9-10.
5.
Federico Fellini Les propos de Fellini Editions
Buchet/Chastel, 1980, p 194.
6.
Propos recueillis par Maria Pia Fusco La Repubblica
17 mars 1983.
7.
François Truffaut, cité par Léon Barsacq,
Le décor de film Edition Seghers, 1970.
8.
Damien Pettigrew entretien Federico Fellini, Je suis
un grand menteur l’Arche, 1994 p 106.
9.
Op citée, p 121.
10.
Film Documentaire: Jacques Mény Méliès
- le cinémagicien - La magie Méliès
suivi de une séance Méliès (quinze
films) présenté par Madeleine Malthête-Méliès,
1997, couleurs et NB, Arte Vidéo, France, 185’.
11.
Damien Pettigrew entretien Federico Fellini, Je suis
un grand menteur l’Arche, 1994 p 130.
12.
Anna Maria Tato Marcello Mastroianni, je me souviens,
oui, je me souviens 1996, Italie, 140’.
13.
Merleau-Ponty Maurice L’Oeil et l’Esprit,
Folio essais, Gallimard, 1964, P16.
14.
Henri Focillon La vie des formes, Puf, 1996.
15.
Fellini, L’Arc, Duponchelle, 1990, p 66.
16.
Michel Chion Le son au cinéma Editions de
l’Etoile - Cahier du cinéma, 1985, P 163.
17.
Fellini VF, in cinématographe n ° 96, janvier
1984.
18.
Wassily Kandinsky Du spirituel dans l’art, et
dans la peinture en particulier Folio-Essais, 1989,
p 83.
19.
Gérard Corbiau Farinelli, il Castrato 1994,
couleurs, France/Italie, 116’.
- Film documentaire Gérard Corbiau - Marc David
Le castrat Farinelli, nostalgie d’une voix perdue...1994,
couleurs, 50’ |